Un
week-end comme un autre ... Il faut rattraper le temps passé au
travail : le ménage, les courses, les devoirs à contrôler, et
mille autres choses. Rien de bien transcendant.
Soudain, ma fille
me parle en plein ménage d'une conversation avec une amie,
catholique non pratiquante . La conversation entre les deux
jeunes filles tournait autour de la messe, thème non habituel
chez des jeunes filles de 15 ans, sans doute en raison du ramadan
suivi par la majorité des copines musulmanes de son collège.
Son amie lui affirmait qu'il ne fallait pas se forcer à aller à
la messe, que cela devait venir du coeur. Ma fille lui répondait
que ces belles paroles sur le coeur faisait qu'elle n'y allait
jamais. La discussion a dû durer plusieurs jours puisque la
réponse de l'amie fut : "l'obligation de la messe tous les dimanche ne figure
pas dans la bible, ma mère me l'a dit". Dépitée, elle
attendait donc de ma part une explication.
Je lui expliquais
alors que les Saintes Ecritures étaient extremement importantes
pour nous, catholiques, mais qu'il existait quelque chose en plus
qu'on appelle la Tradition. Je lui parlais de cette Tradition
d'abord orale, née de la de la vie aux côtés du Christ, de la
prédication, du développement des premières communautés
chrétiennes. Les évangiles n'existaient pas encore par écrit.
Mais la construction chrétienne se développait, d'abord du
vivant du Christ, abandonnant quelques coutumes sans doute pour
rendre le mode de vie plus conforme à l'enseignement de Jésus,
puis après l'Ascension et la Pentecôte.
L'entreprise est
devenue humaine et divine. Humaine car il a fallu des initiatives
d'hommes afin de structurer cette nouvelle vie communautaire et
domestique, divine car aidée de la Parole transmise d'homme à
homme avec l'aide de l'Esprit Saint. De tout cela est née notre
Tradition qui a aidé à la rédaction du Nouveau Testament. De
cette Tradition est née peu à peu le désir et le devoir de se
rassembler tous les dimanches, jour de résurrection, pour
l'eucharistie dont l'institution vient du Christ et figure bien
dans la bible "Prenez et mangez en tous, ceci est mon
corps...vous ferez cela en mémoire de moi". Tradition, évangiles, Eglise : tout ceci s'est
lié avec et après la venue du Christ parmi nous. Mes deux
enfants écoutaient avec intérêt, posaient des questions. Ma
fille semblait satisfaite de mon explication. Mon fils de 11 ans
a voulu savoir quand et comment s'était "fabriqué" la
bible. Nous avons consulté ensemble la Bible de Jerusalem qui
possède une chronologie. Nous avons parlé des premiers écrits,
puis des premières bibles, de l'imprimerie qui n'existait pas
encore, des moines copistes, et de toute cette fantastique
aventure biblique. Et elle est là, lui disais-je, entre nos
mains aujourd'hui. Je ne suis pas une spécialiste de la
question. J'ai peut être dit quelques bêtises, mais ces
échanges, si rares, étaient enrichissants.
Pour ce don, Seigneur, pour toute cette richesse, ce partage
autour de ton Saint Nom, au milieu de mon ménage, cet arrêt
pour parler de Toi, pour choisir la meilleure part et la donner
à mes enfants, je voudrais te rendre Grâce. Merci.
Lorsque
j'étais ado, je pensais que l'amour pour nos parents diminuait
avec l'âge. Je me souviens encore de ma réaction d'étonnement
assez négatif envers une femme d'environ trente ans qui venait
de perdre sa mère. Son père était déjà décédé depuis
quelques années. Au cimetière, cette femme dit quelques mots
entrecoupés de sanglots : "ils sont morts tous les deux, je
suis orpheline". Le mot orpheline pour une femme de cet âge
me paraissait anachronique. Je ne comprenais pas sa tristesse.
Elle avait pourtant un enfant et un mari qui devaient accaparer son
coeur. Vraiment, j'étais étrangère à cette détresse
dont la cause était un évènement faisant partie du cours
normal des choses.
Il a fallu la mort de mes grand-mères à quelques mois
d'intervalle pour que je comprenne. A l'Eglise, au cimetière,
que de larmes répandues ! C'était la petite-fille qui pleurait.
Une petite-fille de tous les âges : une enfant qui passait son
temps chez l'une et l'autre et jouait en bas de la fenêtre d'où
on me surveillait ; une adolescente en conflit avec ses parents,
trouvant son havre de paix et oubliant tous ces problèmes chez
les "mémé" ; la jeune femme qui attendait son
deuxième enfant qu'aucune des deux n'aura pu voir. J'ai compris
cette dimension de l'amour qui réunit tous les stades du
développement de l'adulte que nous sommes devenus et fait qu'une
femme vieille, impotente, ayant parfois perdu ses facultés
mentales et devenue difficile à supporter, reste notre
grand-mère. La mort d'une personne âgée, bien que normale,
naturelle, reste la mort qui nous arrache une partie de notre
vie, même si les souvenirs aident à tout conserver.
Mes parents vieillissent. J'aime mes parents parce qu'ils sont
mes parents. Oh bien sûr, je vois qu'ils ne sont pas parfaits,
je les critique souvent sévèrement. Je suis aussi, face à eux,
un peu de tout à la fois : l'enfant, l'ado, la jeune femme et la
femme mûre. Le passé et le présent se mêlent dans mes
sentiments. Je joue les chefs parfois lorsqu'en bons grands
parent, ils sont un peu trop laxistes envers les enfants.
J'ai un peu peur de les voir vieillir chaque année un peu plus.
Pour eux, pour moi, parce que cela nous fait tous vieillir en
même temps. J'ai peur de les voir perdre leur place de
responsables, même si nos relations sont devenues égalitaires
lorsque je suis devenue mère à mon tour. J'ai peur de les voir
perdre leur autonomie. J'ai peur que l'un ne puisse supporter le
décès de l'autre -je l'espère le plus tard possible. J'ai peur
de les perdre surtout, de devenir orpheline et de n'être plus
l'enfant de personne.
Dans l'amour parents/enfants, il n'y a pas d'usure des
sentiments. Ce temps est quelque chose de beau et terrible en
même temps. C'est lui qui réunit et fait croître l'amour, qui
nous donne des repères dans notre vie, qui fait qu'il y a un
chemin à suivre, avec un point de départ et un point
d'arrivée, qui fait naître des souvenirs. C'est le temps qui
nous sépare.
C'est là que ma foi de chrétienne prend son sens. Les
évangiles nous conduisent vers l'avenir et nous donnent
l'espérance des retrouvailles, du temps brisé reconstruit dans
un lieu inconnu où le temps pourtant n'existe plus. J'aime
l'aspect protecteur du Christ. C'est lui qui, en colère, nous
rappelle qu'il voulait nous rassembler à la manière dont une
poule rassemble ses poussins sous ses ailes, il appelle ses
disciples "petits enfants", il nous affirme qu'en le
voyant nous avons vu notre Père. C'est lui qui nous a dit
"je ne vous laisserai pas orphelins".